07 janvier 2006

Le bout de bois

N°7 – 07/01/06 – 11h42

Sébastien est assis sur son fauteuil préféré, une revue de mots croisés à la main. Il regarde dans le vague depuis quelques instants à la recherche d’un mot de sept lettres. Son regard se porte sur le vieux bout de bois qu’il a rapporté de Yellowstone. Cette vieille racine torturée ressemble à un serpent sur le point d’attaquer un mulot imprudent. Elle a été de tous les déménagements, il a pris soin ses dix dernières années, de l’emballer précautionneusement pour ne pas qu’elle souffre des transports.

Il se demande pourquoi il s’est tant attaché à cet objet. Il n’évoque pourtant que le lointain souvenir d’un voyage aux Etats-Unis, ce n’est pas un jouet d’enfance qu’il aurait jadis chéri. Pourtant, il y tient énormément et supporterait mal de le perdre.

Nathalie est assise en face de Michel, sa tasse de café à la main. Elle regarde dans le vague depuis quelques instants à la recherche des mots justes. Son regard se porte alors sur Michel. Ce mec torturé ressemble à un boxeur prêt à lui coller une baffe. Elle se demande comment lui expliquer que bien qu’elle ait passé plusieurs nuits dans son lit, elle n’a pas l’intention de gâcher son samedi soir avec elle, elle préfère sortir avec ses amis. Ce n’est pas qu’elle ne tient pas à lui, mais il faut qu’ils apprennent à se connaître et puis l’avenir décidera. Pour l’instant, elle ne veut pas s’attacher.

Sébastien se lève et se dirige vers le serpent de bois. C’est la dernière chose qu’il ait faite à Yellowstone : ramasser ce bout de bois qui flottait sur l’eau d’un lac et qu’une vaguelette avait poussé jusqu’à ses pieds. De retour en France, il avait pris du papier de verre et l’avait blanchi, puis il avait teinté le bois pour le préserver. Quelquefois, il le prenait en main et se surprenait à chaque fois de sa légèreté. Sébastien aime le bois, la chaleur qu’il dégage et  ses différentes teintes, comme celles des visages dans le métro. C’est vrai qu’il s’entoure souvent d’objets hétéroclites auxquels il s’attache sans raison, mais c’est sa façon de s’encrer dans la vie, une sorte de fidélité aux choses qui le rassure et le fait croire en lui, en sa véracité, son authenticité.

Nathalie se lève et passe derrière Michel, elle passe ses mains sur ses épaules. C’est le premier mec qu’elle ait remarqué au Latin Lounge. Il était sur la piste et dansait avec une petite allumeuse sûrement cubaine, et quand la chanson s’est terminée, il s’est arrêté presque à ses pieds. Elle lui a fait un clin d’œil et ils sont allés au bar quand la Cubaine s’est remise à danser avec un autre type. Au bar, elle a commandé un mojito et lui aussi. Elle aime bien son style de bûcheron qui se dandine sur des musiques d’Amérique du Sud. C’est peut être le déhanché maladroit. Elle aime aussi qu’il soit assez différent de tous les gars avec qui elle soit sortie. C’est vrai qu’elle s’entoure souvent de mecs en tous genres auxquels elle ne s’attache jamais vraiment, mais c’est sa façon de circuler dans la vie, une sorte de liberté par rapport aux gens qui la rassure et la fait croire en elle, en sa force de caractère, son authenticité.

Sébastien repose le serpent de bois. Il se rappelle qu’il avait promis à sa mère de passer pour lui réparer la porte du placard qui menaçait de lui tomber dessus. Il enfile son manteau et s’apprête à sortir

Nathalie s’éloigne de Michel en embrassant sa main et en soufflant sur le baiser imaginaire en sa direction. Elle se rappelle qu’elle doit porter sa voiture au garage pour cette foutue révision. Elle enfile son manteau et s’apprête à sortir.

Sébastien ferme sa porte. C’est le voisin de pallier de Michel et Nathalie sort de chez lui au même moment. Ils entrent ensemble dans le petit ascenseur. Pour refermer la grille, Sébastien effleure sans le faire exprès la hanche de Nathalie. Il rougit. Elle le dévisage et il rougit d’autant plus. Elle lui fait un clin d’œil, il détourne son regard. C’est la première fois qu’on détourne son regard d’elle quand elle fait son clin d’œil magique. Même les gays lui répondent agréablement. Elle est vexée. Elle tire sur son pull pour libérer un peu plus son corsage, elle lance : « c’est intime, comme ascenseur !». Sébastien la regarde alors et acquiesce d’un léger mouvement de la tête, sans rien dire. Elle lui décoche son plus beau sourire, le numéro deux, celui qui fait fondre la glace. Il ne la regarde plus. Sur la grille d’ascenseur, Sébastien fixe la poignée… en bois.

12h42

Posté par Miguel Margarido à 12:52 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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