05 janvier 2006

Soirée d’hôtel

N°6 – 05/01/06 – 8h32

A Zürich, il ne faut pas compter dîner passées vingt deux heures. Il n’y a guère que dans le restaurant de l’hôtel quatre étoiles que m’avait réservé mon entreprise que je pouvais espérer avaler une soupe et un verre de vin blanc.

Le serveur m’approche et s’adressant à moi en anglais me demande si je serais accompagnée. Je lui réponds que non et il me mène vers une table au fond de la salle près d’un énorme olivier en pot.

Je commande un verre de Chardonnay et un velouté de tomate et enfin seulement commence à évacuer un peu le stress de la journée. Je retire discrètement mes chaussures à talons hauts. Je m’écris une note mentale de ne jamais plus les porter pour des journées de ce type au lever à cinq heures du matin et dont la fin des hostilités se situe après vingt et une heures.

Les négociations se sont mal passées. Le client était borné. On aurait dit qu’il songeait à élaborer avec moi une nouvelle façon de s’enrichir en négociant les pénalités les plus fortes avec mon entreprise en cas de défaillance. Au lieu de se concentrer sur ses ventes de vêtements de surfers des villes. En plus, comme à mon habitude, je me bat autant contre le client que contre le vendeur de ma société qui sent à tous moment sa commande s’éloigner à chaque fois que je ne cède pas aux désirs de son client.

Toutes ces années d’études de droit pour passer ma vie dans des avions et des hôtels à négocier des pénalités. L’arrivée de mon potage fumant m’arrêta net dans ma complainte. Je regarde autour de moi en le dégustant.

A ma droite, il y a une tablée d’une douzaine de personnes assez animées. Il doit s’agir de quelques collègues en déplacement à une convention. A gauche un couple de touristes espagnols à la soixantaine passée qui ont l’air de passer en revue le programme du lendemain, guide vert à la main.

En face à une table non loin de moi, il y a un couple d’hommes qui suscite bien des mouvements. Deux américains sont debout à côté de leur table un papier et un stylo à la main. Ils font signer un autographe à l’homme qui me fait face.

Bon sang, c’est Douglas Bloomsbury, l’auteur américain dont j’ai dû lire à peu près tous les romans. Ça alors, quelle coïncidence. Il est tel qu’on le voit sur les photos à l’intérieur de la couverture de ses livres : vêtu d’un jean et d’un polo, il porte une barbe de trois jours et une cigarette entre les doigts.

Ces romans sont toujours si intenses, ses personnages si réels. Même ses héroïnes sont très réalistes. J’aimerais lui dire combien lui seul sait exprimer ce que ressent une femme. Je voudrais qu’il sache combien de soirées passées dans ma chambre d’hôtel il a sauvées, rendues agréables. Comme il a su me faire m’évader ses années durant, à tel point qu’il m’arrivait plusieurs fois dans la journée de me languir d’arriver chez moi pour replonger dans le roman.

Je voudrais qu’il sache tant sa prose a su me captiver, tant j’ai aimé le suivre dans tous les décors qu’il a choisi pour dérouler ses actions. Avec ses romans, je me suis intéressé à la guerre de Sécession, au milieu de la mafia japonaise, à la vie de biologistes, aux villages d’Afrique…

Je fouille dans mon sac à main pour en sortir le petit carnet sur lequel je note mes appels téléphoniques. Je me lève et me dirige pieds nus vers sa table. Il est en discussion avec son agent sûrement. Il me voit approcher et son regard se porte vraisemblablement sur ma main, mon carnet, mon stylo. Il tend la main vers moi me faisant signe d’approcher et de lui donner mon papier. Il me regarde, me sourit distraitement. J’ai l’impression cependant qu’il n’a pas cessé de regarder son interlocuteur, le flot de la conversation n’ayant à peine été modifié par mon intrusion.

De toute évidence, c’est un événement anodin pour lui et dont chaque jour doit être parsemé. Il remarque que je ne pars pas, me regarde à nouveau. Je vais lui dire comment son œuvre a changé ma vie, je suis tétanisée.  Ma gorge est nouée et une voix sur-aiguë que je ne me connaissais pas bafouille en anglais : « Je…, euh, j’aime bien ce que vous faîtes ! » et je ne manque pas de ponctuer mon éloquente louange à son œuvre par un petit ricanement pré pubère.

9h33

Posté par Miguel Margarido à 10:20 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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