15 janvier 2006

Ce fa dièse là.

N°2 - 01/01/06 – 19h40

Cette Barcarolle en fa dièse majeur de Chopin n’est vraiment pas évidente. Je ne serai jamais prêt pour le concert de fin Janvier. Les notes sont là, je passe les difficultés techniques avec assez bonne aisance mais il n’y a surtout aucune émotion. Je n’arrive pas à m’imprégner du morceau. Je reprends le troisième mouvement, ça sera moins haché en passant le pouce après le fa dièse. Je me rate. Allez, main droite seule. Do – Fa# - Sol. Do – Fa# - Sol. Cette vibration m’agace. Il y a toujours un objet qui vibre en harmonie avec une note mais sur cette mesure, ce fa# que je dois passer avec le pouce, ça m’insupporte.

Je soulève le métronome du piano, ça vibre toujours. Je déplace la lampe, ça vibre encore. C’est agaçant, presque insignifiant mais depuis que je l’ai remarqué, ça m’obsède. Bon sang, mais qu’est-ce que ça peut être ? De la main droite, j’enfonce le fa dièse en doubles croches répétées pendant qu’en fermant les yeux, j’essaie de localiser la source vibratoire. Ça vient de derrière le piano : mince alors, c’est peut-être dans le mur.

Je rejoue la note. Pas de doute, ça vient du mur, de quelque rivet ou autre cheville, que sais-je, je n’y connais rien en murs. Moi qui me refuse à utiliser un marteau de peur d’abîmer mes doigts, mon outil de travail, me voilà gâté. Gêné par un rivet.

J’essaie de faire abstraction. Pas moyen. Alors, je travaille la Mazurka n°4. Au moins, il n’y a pas de fa dièse, elle est en si bémol mineur. J’étudie la Mazurka le reste de la matinée puis je pars déjeuner.

Lorsque je reviens, je me remets à travailler la Barcarolle. Diable, la vibration est là. Je ne me l’ôte pas de la tête. Fa#, dzoing, Fa#, dzoing. Fa# - Fa#, dzoing – dzoing.

Je me dirige vers le mur. Je tape avec le plat de la main. C’est un genre de plâtre. Ça sonne creux, il doit s’agir d’une alcôve dans le mur ou d’un ancien placard condamné. Je ne vais quand même pas défoncer le mur ? J’ai emménagé il y a à peine un mois. Cette pièce éclairée par une splendide baie vitrée, quel plaisir.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres dit-on : depuis le temps que je cherchais une belle hauteur sous plafond pour que mon Steinway s’exprime enfin, c’est grâce à l’infortune de cet excentrique Italien que j’ai pu acquérir cet appartement de rêve. Après vingt ans de mariage, sa dame est partie du jour au lendemain. Il n’a pas supporté : il fallait qu’il vende à tout prix et qu’il reparte en Italie.

C’était mon aubaine car dans le treizième arrondissement, tous les appartements pouvant se transformer en loft ont été pris d’assaut, il y a bien longtemps et je désespérais de trouver cette année. Après tout, c’est peut-être bien sa veine aussi, les voisins m’ont dit qu’ils ne cessaient de se disputer et qu’un peu de piano serait bien plus agréable à entendre dans l’immeuble.

Bon, je fais quoi, moi avec ce mur à dzoing ? Comme les boites que l’on retourne et qui mugissent, j’ai un mur qui dzoingue quand je joue du Chopin.

Retour sur mon banc. Je recommence le morceau et au premier fa#, ma décision est prise. Je descend à la cave et je prend cette masse qui jamais ne m’a servi mais que j’ai toujours gardée, car « on ne jette pas les outils », comme disait Papa.

Après avoir protégé mon Steinway d’une couverture et l’avoir éloigné du mur de quelques mètres, muni de gants, je prends mon élan et je frappe le mur blanc. Cela va me coûter une fortune de tout refaire. Ça attendra après le concert. Le mur se défait facilement. Je pousse un cri, je recule, je manque de tomber à la renverse.

Un énorme sac poubelle vient de tomber à mes pieds avec un bruit sourd. Je n’ose pas le toucher. La forme est sans équivoque : il s’agit d’un cadavre. Je cours au téléphone, je compose le 17 et j’attends, prostré, la masse à la main que la police arrive.

Ils entrent, s’affairent, me posent des questions. Finalement, ils ouvrent le sac et une odeur pestilentielle s’en dégage. Un bras tombe sur mon parquet.

Je m’approche du piano, tremblant, je soulève la couverture, j’ose approcher mon doigt de la touche et je joue ce fa# maudit, tandis que, sur la main verdâtre, vibre… une bague.

Elle n’était pas partie très loin, la femme de l’Italien. En tous cas, pendant que la police le cherchera à Rome ou à Turin, je suis sûr d’une chose : je vais enfin la jouer avec une certaine émotion, cette Barcarolle en fa dièse majeur !

20h40

Posté par Miguel Margarido à 17:36 - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Ce fa dièse là.

    ah!

    Ah, ben la voila l'histoire bien ficelée, surprenante et légère, juste assez pour imaginer que la fin de l'histoire esr le début d'une autre.
    Continue mon grand, ''ça s'en vient''
    bises

    Posté par soso, 10 février 2006 à 02:39 | | Répondre
  • Eh beh...

    Impressionantes ces histoires... j'avais l'impression de vivre ce piano et cette musique... et pour moi c'est important les emotions en lisant un roman, une histoire ou un poeme..

    ne laisse pas ton boulot prendre le temps que tu dedies a l'ecriture..

    bisouilles de Cork...

    Posté par umalatina, 23 février 2006 à 21:52 | | Répondre
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