31 décembre 2005

La dernière pièce

the_rock


J’aime les puzzles. Depuis que ma femme Elise est morte, ils occupent la plupart de mes temps libres.

Celui-ci, je l’ai commencé il y a plus d’un mois. Dix milles pièces le constituent. C’est le plus gros auquel je me sois attelé. Il représente un tableau de Peter Blume nommé « The Rock ». Il est à l’échelle un demi : soixante treize centimètres sur quatre vingt quinze.

J’ai pu admirer l’original à l’institut d’art de Chicago quand Elise et moi y étions allés il y a près de quinze ans. Je me rappelle m’être assis sur un banc en face du tableau pendant près de deux heures tandis qu’Elise continuait seule sa visite. Moi qui n’aimais pas particulièrement les musées, j’étais en admiration devant ce tableau, comme hypnotisé par le rouge de cette roche éventrée.

Elle surplombe des hommes et une femme qui taillent et déplacent des pierres pour reconstruire un bâtiment là où tout a été détruit. Le tableau a été peint de 1944 à 1948 ce qui laisse penser que ces quelques personnages représentent l’humanité toute entière reconstruisant le monde après la seconde guerre mondiale.

Il ne me reste plus qu’une centaine de pièces. Je pourrais peut-être finir avant le dîner. Ma conception du dîner est différente de celle qu’avait Elise. Pour moi, cela se résume à un bol de soupe et un yaourt. Je ne manque pourtant pas de patience mais je ne supporte pas de regarder une viande mijoter pendant deux heures.

Des pièces de diverses teintes de vermillon s’étalent devant moi : j’ai gardé le cœur de cette roche pour la fin. Elle est là, énorme, détruite mais encore majestueuse et imposante, comme symbolisant la ténacité de l’humanité, sa capacité à survivre.

Survivre : je survis à Elise, je ne vis plus vraiment. Je me suis coupé du monde, retiré en ermite avec une trentaine de boites de puzzle. Au bureau, je ne parle presque plus. J’ai même refusé la promotion que j’avais tant attendu. Cherchant toujours le plus court chemin pour rentrer chez moi et me retrouver face à moi même, à l’absurdité de ma vie sans Elise et à ces maudites pièces de puzzle, toutes plus semblables les unes aux autres.

Le personnage central en bas, m’a toujours fasciné : il est accroupi avec un marteau et un burin, affairé à tailler un bloc de pierre. Il est tout tordu dans son mouvement. Tous ces gens pieds nus déploient de grands efforts, leur douleur est presque palpable.

Je trie les dernières pièces, à part quelques reflets blanchâtres pour les différencier, elles sont très similaires, comme mes journées.

Une drôle d’impression m’envahit, il ne me reste plus que dix pièces et je ne m’imagine pas terminer ce soir. J’emboîte nerveusement les formes et je reste perplexe avec la dernière pièce dans la main : elle ne rentre pas.

Je peux bien la tourner dans tous les sens, elle ne correspond pas au vide laissé par les neuf mille neuf cent quatre vingt dix neuf autres. Je vais chercher la boite : elle est vide. J’ai dans la main une pièce qui correspond parfaitement du point de vue de l’image qu’il reste à afficher mais pas de la forme.

Je tremble. Cette contrariété a des effets inattendus sur moi. Je songe à appeler le magasin, le constructeur mais c’est dimanche aujourd’hui et tout est fermé. Je piétine nerveusement à côté de ma grande table, la pièce toujours à la main. Pourquoi cette anomalie vient-elle gripper un mécanisme bien huilé ? Pourquoi doit-elle remettre tout en cause ? Comment vais-je faire ?

Je suis énervé, je dois me calmer. Et puis j’ai faim. Je lance la pièce violemment sur le puzzle inachevé et me dirige vers la cuisine. J’ouvre le frigo. Il y a des œufs et des asperges. Et si je cuisinais quelque chose pour changer ?

13h15

N°1 – 31/12/05 – 12h15

Posté par Miguel Margarido à 13:15 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur La dernière pièce

Nouveau commentaire